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Liberté de circulation : repenser les politiques migratoires

October 13, 2010

Le 1er octobre dernier, un colloque sur la question de la migration intitulé « Liberté de circulation : de l’utopie à l’exigence » était organisé à Bruxelles par la Ligue des Droits de l’Homme Belgique et Bruxelles Laïque. Ce colloque pluridisciplinaire rassemblant divers intervenants avait pour but de réfléchir aux politiques migratoires et de jeter les bases d’une réflexion à mener à long terme. Comment concilier politique migratoire et respect des droits humains? Comment faire en sorte que l’utopie de la libre circulation rencontre les exigences du respect des droits de l’homme? Comment inciter les politiques migratoires européennes à respecter ces exigences?

L’intérêt de ce colloque, c’est aussi son approche de déconstruction des idées communément reçues concernant l’immigration, idées à partir desquelles les pays développés fondent leurs politiques publiques.

Avant d’être ouvert, le débat est clos

Pour l’anthropologue Emmanuel Terray, l’idée que des états pensent qu’il est possible d’endiguer les flux migratoires par des mesures policières et administratives créé l’illusion qu’il s’agit d’un phénomène marginal et superficiel. Pourtant, il rappelle qu’il s’agit bien d’un phénomène ancien et coextensif à toute l’histoire du monde. C’est la forme contemporaine la plus ancienne des libertés. Dans Race et Histoire, Claude Lévi-Strauss montre que les plus grandes civilisations n’ont été grandes que par la coexistence durable d’éléments de cultures diverses. La diversité était le premier moteur de l’évolution des sociétés.

Le point Lévi-Strauss ayant été atteint, continuons avec ce premier constat : il n’y a pas de débat possible en la matière. Claire Rodier, membre du GISTI (Groupe d’Information et de Soutien des Immigrés) regrette qu’ « avant d’être ouvert, le débat est clos ». En effet, les défenseurs de la libre circulation sont relégués dans une posture de doux rêveurs, d’utopistes gentillets. En bref, ils ne sont pas crédibles, pas la peine donc de discuter. Pourtant, il serait pas mal de rappeler que la liberté de circulation est un droit. En effet, une grande partie de la population mondiale peut circuler en produisant un visa ou une pièce d’identité. Alors que dans les sociétés occidentales, la mobilité est le symbole de l’hyper-modernité, dans un même temps, la mobilité des plus pauvres est réduite voire interdite. Plus de deux tiers de la population mondiale n’a pas le droit de bouger. Exiger la liberté de circulation pour tous, c’est simplement exiger le respect de l’égalité.

Rompre avec une vision unilatérale

Lorsque les pays accueillants considèrent l’immigration, ils ne le font qu’à partir de leur point de vue par un regard totalement ethnocentré. Les pays développés n’analysent l’immigration qu’à l’aune de critères économiques et en fonction de leurs propres besoins, par exemple pour combler un déficit démographique ou un déficit de main d’œuvre. Finalement ils ignorent la totalité des raisons du départ.

En 2009, un rapport intitulé « Lever les barrières : mobilité et développement humains » a été publié pour le Programme des Nations Unies pour le Développement (PNUD) (télécharger ici le résumé ou ici la version intégrale pour les plus courageux, c’est 251 pages). Ce rapport étudie les déplacements humains et apporte une vision complète et complexe de la situation.

Parmi ceux [les migrants, ndlr] ayant quitté leur pays, seul un tiers s’est déplacé d’un pays en développement vers un pays développé, c’est-à-dire moins de 70 millions de personnes. La majorité des 200 millions de migrants internationaux dans le monde se sont déplacés d’un pays en développement vers un autre, ou entre deux pays développés.

Les débats sur la migration véhiculent généralement le cliché des déplacements se faisant principalement des pays en développement vers les pays riches. Mais le rapport du PNUD montre que les flux partant du sud vers le nord représentent un tiers des déplacements globaux. La misère économique comme moteur principal de l’immigration est une idée trop restrictive pour rendre compte de la réalité des flux migratoires. Si c’était le cas, il devrait y avoir une migration uniforme des pays pauvres vers les pays riches. Mais l’on constate que les flux migratoires proviennent de foyers circonscrits, les migrations sont multipolarisées.

D’autres facteurs sociaux et culturels entrent en jeu dans la décision du départ : tradition de la migration, parcours obligé dans la vie d’un jeune, envie de quitter une société trop stricte, guerres civiles, bouleversements climatiques… Selon Emmanuel Terray, c’est finalement moins la misère économique que la désespérance qui incite à partir. Le manque d’espoir, vivre dans un pays autoritaire et corrompu où les perspectives de subsistance sont minces (on pense notamment aux producteurs locaux, pêcheurs, paysans qui ne peuvent vivre de leur travail, victimes d’un marché inéquitable) sont des facteurs tout autant importants.

Logique utilitariste et répressive des politiques migratoires

Dans un numéro de la Chronique de la LDH consacré aux migrations, la LDH dénonce la logique utilitariste et répressive des politiques migratoires. Elles créent une hiérarchie entre les différents ressortissants où plus l’on descend dans la hiérarchie et moins l’on a de droits. Tout en bas de l’échelle, il y a les sans-papiers à qui quasiment aucun droit n’est reconnu. Cependant, ils représentent une main d’œuvre particulièrement intéressante puisque étant obligés de se taire, ils ne peuvent exiger les mêmes conditions de travail et de salaire que les autres travailleurs. Ils sont victimes de la «délocalisation sur place» : dans les pays développés, la main d’œuvre travaille dans les mêmes conditions que la main d’œuvre des pays pauvres.

(…) Le travail sous-rémunéré des migrants en situation irrégulière (environ 1% des habitants de l’UE selon différentes estimations) répond à une demande de travail des employeurs européens désireux de réduire les coûts de la main d’œuvre dans des secteurs de l’économie qui ne sont pas délocalisables (secteurs des soins, secours de proximité, bâtiment, récoltes, restauration, etc…). Cette délocalisation sur place constitue le pendant interne des délocalisations externes et relève de la même logique de dumping social. (LDH, La Chronique, n°136)

D’aucuns montrent du doigt l’hypocrisie des gouvernements parfaitement conscients de la réalité du travail clandestin. Pour certains, le véritable but du renforcement des lois sur les migrations serait non pas d’empêcher les immigrés de rentrer dans le pays mais de les maintenir dans la peur et les forcer à accepter n’importe quelle situation, aussi dégradante soit-elle. De fait, les volets utilitaristes et répressifs des politiques migratoires vont de pair. En effet, la répression incite les sans-papiers à se terrer dans la clandestinité. Ils alimentent ainsi le vaste réseau de travailleurs sous-rémunérés satisfaisant les besoins de main d’œuvre de plusieurs secteurs de l’économie.

L’utopie de la fermeture des frontières

L’utopie n’est peut-être pas forcément là où on la croit. En effet, comme le dit la LDH : « la mobilité humaine n’est pas un flux maîtrisable mais un fait incontournable dans un monde globalisé ». Finalement, l’obstination des pays à fermer les frontières semble utopiste puisque ces lois ne réduisent pas pour autant l’attractivité. Elles n’empêchent donc pas le départ mais ne font que rendre le chemin plus difficile. En plus d’être inutiles, elles sont dangereuses puisqu’elles incitent les migrants à une plus grande prise de risque.

A l’heure où l’immigration est régulièrement instrumentalisée à des fins politiciennes, cette thématique apparaît comme l’une des dernières prérogatives nationales, figurant un des derniers éléments d’affirmation du droit national. Malheureusement bien souvent au détriment des migrants, qui, dès lors qu’ils ont quitté leurs pays, deviennent presque des sous-citoyens, soumis aux mêmes devoirs que les autres mais ne bénéficiant pas des mêmes droits. A cet égard, la question des droits des migrants est loin d’être satisfaisante. La Convention des Nations Unies sur la protection des droits des travailleurs migrants et des membres de leur famille est entrée en vigueur en juillet 2003. Son but est de protéger ces citoyens particulièrement vulnérables de l’exploitation et de la violation de leurs droits. Malheureusement, aucun pays développé n’a encore ratifié cette convention.


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2 Comments leave one →
  1. May 3, 2012 12:12 pm

    un très bon article! laisser entrer les uns parce qu’ils possèdent des capacités demandées et en empêcher les autres parce qu’il n’apportent pas de valeur à notre économie, c’est tout simplement raciste! L’homme est réduit à une valeur économique. La libre circulation existe uniquement pour les entreprises multinationales qui en profitent afin de baisser les côuts de production. On aime bien embaucher les africains peu qualifiés MAIS en Afrique. Mais dès qu’ils exigent les même droits que nous (de circuler librement et de venir en Europe), nous voulons fermer nos frontières- une situation qui s’était produite à Menton l’année dernière. Ca me fait penser également aux expulsions des Roms de France en 2010… Tu as absolument raison, si on prend au sérieux que nous sommes tous égaux, exiger la libre circulation pour tous doit être la conséquence logique!

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